mercredi 10 décembre 2025

L'IA révolutionne-t-elle le journalisme? Trois rédactions répondent

 L’IA n’est pas près de remplacer les journalistes. C’est en tous cas la conclusion d’un débat organisé le 15 octobre  2025 par l’agence de presse Mind Media avec des responsables de l’AFP, de Ouest France et du groupe Humanoid  qui s’accordent sur l’objectif de « faire de l'IA un bon assistant et pas un mauvais remplaçant ». 

 


« On sait, pour la tester régulièrement, que l'IA n'a pas la maturité nécessaire pour faire le travail d'un journaliste de l'AFP », souligne Edouard Guihaire, adjoint au rédacteur en chef technique de l’agence de presse. Non seulement « ce n'est pas l'IA qui va tisser un réseau de sources », mais elle n’est même pas capable selon lui de faire des résumés « vraiment pertinents » ou de bons titres, ni « d'avoir ce flair, ce regard éditorial sur l'actualité ».

 

Elle peut cependant faciliter la collecte d'informations, l’accélérer, et permettre d'aller plus vite dans la diffusion. « Une agence de presse » rappelle Edouard Gulihaire, ça travaille en temps réel, ça envoie des breaking news tout le temps » « on ne peut pas attendre cinq minutes, donc les tuyaux sont très importants ». 

 

Pour David Dieudonné, chef de projet IA chez Ouest France, l’IA est notamment « une opportunité éditoriale »  qui permet aux journalistes de réduire le temps passé à des tâches rébarbatives, comme la transcription d'interviews, et leur permet de passer plus de temps sur le terrain au contact de leurs sources, au contact de leurs lecteurs ». L’intelligence artificielle permet également selon lui de « repérer des signaux faibles dans une actualité hyperlocale très dense et dans une donnée hyperlocale très touffue », et contribue enfin « à l'efficacité économique, par la création de formats qui « accroissent l'audience ou accroissent la capacité de générer de l'abonnement ». 

 

Julien Cadot, COO du groupe Humanoid, filiale du groupe Ebra qui édite les sites Frandroid, Numerama et Madmoizelle, met en garde contre l’ « erreur de base » consistant à « forcer l'IA » dans les projets. C’est pourquoi, après  qu’Humanoid a été le premier média français à signer un accord avec la société d’IA Perplexity (avant que Le Monde et Le Figaro ne lui emboitent le pas),  il a fallu « aller chercher le besoin » chez toutes les équipes, les journalistes, mais aussi les commerciaux, les développeurs, pour leur demander « si l'IA pouvait résoudre certains de leurs problèmes ».  Cela a débouché sur une dizaine d’outils qui répondent chacun à un besoin très précis, avec un taux de satisfaction « énorme » : Perplexity est aujourd’hui « l'outil le plus utilisé par tout le monde » chez Humanoid, « derrière le back-office et « l’outil d'analytics » souligne Julien Cadot.


 

LA TRANSCRIPTION, UN OUTIL « INCROYABLE »

 

Pour Edouard Guilhaire, « l’un des usages clés, de l’IA, c'est la transcription, la retranscription d'interviews, de reportages, de sons en texte ». Il souligne que la transcription manuelle d’un discours de Trump ou de Macron, à sortir en breaking news représente « une charge mentale considérable » et « une prise de risque ». D’autre part quand un rédacteur passe une semaine en reportage et revient avec 10 heures, 15 heures d'interview, à dérusher, la transcription traditionnelle représente également un vrai défi.  Or pour ces deux cas d’usage les outils d’IA donnent des résultats « incroyables » . «Les journalistes me croisent en me disant, ça change ma vie », témoigne Edouard Guilhaire. L’AFP emploie des outils commerciaux payants comme Trint ou Otter mais aussi une plateforme maison baptisée Octopus , au sein de laquelle la solution AFP Scribe gère la transcription « en live ». 

 

David Dieudonné souligne l’importance de la protection des données : « quand un journaliste utilise un outil de transcription pour transcrire une interview avec une source, il est fondamental que ce soit sur un outil où l'hébergement des données se fait ensuite dans une zone sécurisée et particulièrement dans une zone où s'applique le droit européen et le RGPD, pour que ce contenu ne soit pas mobilisable par d'autres juridictions ». Alors que Ouest France dispose d’une plateforme interne sécurisée capable de garantir le secret des sources dans la transcription, le chef de projet IA met en garde contre le risque de « shadow IA » c’est-à-dire d’usage d’outils d’IA par les journalistes sans l’accord de leur direction et sans supervision de leur service informatique. 


 

TITRES : « ALLER PLUS LOIN » GRÂCE A L’IA

 

L’élaboration des titres avec l’aide de l’IA livre un bon exemple de « brainstorming ». David Dieudonné souligne que la proposition qui est faite par le modèle d’IA pour un titre alternatif, « incite l'humain, le journaliste, à aller encore un cran au-dessus, permet de surmonter l’angoisse de la feuille blanche, et d'aller un peu plus loin dans l'itération », « ce qui est un bien éditorialement ». Il donne l’exemple, propre à Ouest France, des titres d'affichettes placés devant les bureaux de presse pour inciter à acheter le journal.

 

La problématique est la même chez Humanoid, selon Julien Cadot, car pour chaque titre « il y a trois ou quatre manières de le reformuler ». « Il y a le titre qui est sur notre site, il y a celui qui est sur Google, celui qu'on envoie aux réseaux sociaux, celui qu'on pense pour Google Discover, celui qu'on va envoyer sur des réseaux sociaux de niche comme BlueSky ou Threads, et parfois celui qu'on envoie à nos community managers pour qu'ils refassent l'info sur nos autres réseaux, comme Instagram ou Facebook ». Pour avoir un titre de base donné par un journaliste et des déclinaisons selon le canal de diffusion, un prompt « fait le premier travail de réflexion et de sortie d'idées ».

 

 

ACCROÎTRE L’ENGAGEMENT GRÂCE A L’IA

 

David Dieudonné ajoute que Ouest France a par ailleurs lancé deux innovations grâce à l’IA avec un objectif d'accroissement de l'engagement, à savoir la transformation automatique d'articles en quiz et un chatbot autour de la course automobile des 24 heures du Mans. 

 

Le prototype qui transforme les articles en quiz permet une augmentation du trafic sur ces contenus, car « les gens sont très attirés par l'accès à l'info d'une façon un peu ludique » : d’autre part « comme il faut être logué pour accéder à ces quiz, c'est aussi une façon d'acquérir les leads, pour permettre ensuite de générer de l'abonnement ». 

 

Le lancement de l’agent conversationnel sur les 24 heures du Mans a été riche d'enseignements : « Si l'usage s'impose à travers les grandes plateformes d'IA, et que désormais les gens ne cherchent plus des infos mais cherchent des réponses à des questions, alors autant que ça soit sur nos plateformes plutôt que sur les leurs, ce qui nous permet de garder une relation directe avec notre audience ». 

 

Pour rendre disponible ses articles via le chatbot, au lieu de répondre à la question de l’utilisateur en citant une source, Ouest France a pris le parti de mettre en avant la production des journalistes. « Nous avons eu un taux de rebond sur le site supérieur à ce que l'on aurait pu attendre », souligne David Dieudonné. « Ce faisant, on apprend aussi de l'intérieur quelles seront les nouvelles règles du référencement sur ces moteurs d'IA ».

 

jeudi 2 novembre 2023

Frédéric Beigbeder "physionomiste à l'entrée du night club" de la littérature française


 

« Agonisante, frileuse et moralisatrice ». C’est ce qu’est devenue « « notre littérature » selon Frédéric Beigbeder, écrivain mais aussi critique littéraire aguerri, naguère dans « Voici » et sur « Paris Première », aujourd’hui dans « Le Figaro magazine » et sur Radio Classique. Ce  « Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui » compte tout de même 609 pages et 281 articles, tous consacrés à des auteurs vivants, « meilleurs confrères et consoeurs » de l’auteur, sur 55 000 recensés par le ministère de la Culture. Parmi eux « le meilleur d’entre nous », Michel Houellebecq, mais aussi Christine Angot, qui « existe, comme Duras en son temps », ayant « réanimé la figure de l’écrivain dans la société française » par « ses fulgurances ou ses colères médiatiques ».

Cet ouvrage n’est donc pas dédié qu’aux amis. « Edouard Louis, comme Ernaux ou Debré, m’exaspère, mais mérite sa place dans ce dictionnaire » déclare l’auteur. Edouard Louis, représentant d’une « dictature du gémissement » , a « la souffrance prévisible » , Olivier Adam lui a « la tristesse sans humour », et chez Laurent Gaudé, « la correction politique est une incorrection envers le lecteur, qui veut être surpris » - mais « les écrivains considérables doivent être considérés ».

Beigbeder a bien sûr ses enthousiasmes. Catherine Millet est « parfois digne de Marcel Proust » - « et je pèse mes mots » précise-t-il.  « Serotonine », avant-dernier opus de Houellebecq mérite une réhabilitation, car il « décrit assez précisément le ras-le-bol et le désespoir qui ont paralysé la France en 2018 ». Plus étonnamment, Jean-Christophe Grangé, « romancier de best sellers commerciaux ultraviolents », se distingue de « vendeurs de soupe incapables de se renouveler » (Musso et Dicker) par son « habileté de scénariste chevronné dans la construction ». 

Il y a enfin les auteurs « perdus ». Comme Richard Millet « le Limousin cancelé », qui publie désormais « dans un silence de mort », ou Marc-Edouard Nabe, qui a commis un « suicide littéraire » :  « sa paranoïa mégalo ayant tourné à l’antisémitisme forcené », « il s’est cancelé tout seul ».  Mais en fait « nul n’est blacklisté involontairement », écrit Beigbeder au sujet de Renaud Camus. Camus, comme Nabe et Matzneff , « savait pertinemment ce qu’il faisait ». Matzneff donc, « ne nous a jamais menti mais nous ne l’entendions pas ».

 

dimanche 2 avril 2023

Rue Copernic, le dossier rouvert 40 ans après

 

L’attentat à la bombe commis le 3 octobre 1980 contre la synagogue de la rue Copernic à Paris (4 morts, des dizaines de blessés) fera l’objet d’un procès dès demain 3 avril, plus de 40 ans après les faits. Clément Weill-Raynal, journaliste spécialiste des affaires judiciaires, retrace dans cette enquête les errements de la justice française dans le traitement de Hassan Diab, professeur de sociologie libano-canadien et seul accusé, qui sera jugé en son absence.

Hassan Diab est défendu par Amnesty International, qui demande dans un communiqué du 15 mars l’abandon des poursuites, jugées « infondées et entachées d’irrégularités ». A la lecture de l’enquête, les arguments de l’ONG paraissent faibles et la culpabilité du sociologue très vraisemblable, du fait notamment que l’accusation repose sur un gros faisceau d’indices très concordants.

Clément Weill-Raynal se penche notamment sur l’ordonnance de non-lieu rendue en 2018, permettant la libération de Hassan Diab, extradé en 2014 et incarcéré en France pendant 3 ans.  Les magistrats prennent notamment « pour argent comptant » la version d’une amie du mis en cause, alors que sa déposition est  «manifestement émaillée de contradictions, d’invraisemblances et de mensonges ».

Se dessine au fil des pages une nouvelle version du « pacte de non-agression » qu’Yves Bonnet , ex- patron de la DST, a reconnu avoir passé avec le chef terroriste Abou Nidal : « plus d’attentats sur le sol français » contre l’engagement de « ne pas être poursuivi en France ». Mais apparaît aussi le statut accordé au FPLP, mouvement palestinien ciblé par l’enquête, qui « bénéficiait d’un certain crédit » en Europe, comme l’écrivent les juges dans l’ordonnance de non-lieu, ainsi qu’un  « déni spécifique » dans le cas de cet attentat « clairement antisémite »,  alors qu’ « en France, la lutte des Palestiniens demeure une cause sacrée ». 

Il aura fallu l’obstination du parquet pour qu’après plus de 3 ans le non-lieu soit annulé et Hassan Diab renvoyé devant une cour d’assises spéciale. « Jamais, dans une affaire de terrorisme, les magistrats de la cour d’appel n’ont ainsi désavoué des juges d’instruction », souligne l’auteur.

dimanche 26 mars 2023

Pegasus ou la face cachée des "Leaks"

 





Le 18 juillet 2021 « Le Monde » et seize autres rédactions rapportent que 50 000 numéros de téléphone ont été « potentiellement ciblés » par Pegasus, logiciel espion de la société israélienne NSO, pour le compte d’une dizaine d’Etats. Ce sont les failles de ce dossier, « partagé » avec les médias par deux ONG, Amnesty International et Forbidden stories, que pointe le journaliste suisse Alain Jourdan dans son ouvrage « Pegasus , les dessous d’une guerre de l’information » (Le Cherche midi).

Les deux ONG, accuse-t-il, « ont préféré l’effet de loupe à la vérité » Pourquoi n’évoquer que NSO, alors le logiciel Pegasus « n’est pas unique en son genre », et pourquoi n’incriminer aucun Etat occidental hormis la Hongrie alors que comme le révélera le Parlement européen en 2022, pas moins 12 Etats membres de l’Union européenne utilisent le logiciel ? De même « très peu de noms de ressortissants américains ont paru » dans les « Panama Papers » et les enquêtes sur les paradis fiscaux « ont largement fait l’impasse sur le Delaware ».

Alors qu’enquêter est une affaire «de très longue haleine », dans le cas des « Leaks » « il pleut des trombes de gigas » « sur la tête de journalistes sélectionnés, qui n’avaient pourtant rien demandé » et qui « n’ont aucun moyen de vérifier les milliers de documents qu’ils reçoivent». Les journalistes paraissent portés à penser que si une ONG est « du bon côté » ce qu’elle dit « peut être pris pour argent comptant ».

Or dans l’affaire Pegasus, des numéros de téléphone fixe sont inclus dans la liste des cibles alors que le logiciel n’infecte que les téléphones mobiles. Des experts relèvent par ailleurs que « ce n’est pas nécessairement parce qu’un numéro a été inclus qu’il a été compromis , qu'infecter des dizaines de milliers de numéros aurait « un coût faramineux » et que cela reviendrait à « se noyer dans un gigantesque flux de données » .

Dans cette affaire, les « révélations » faites à la presse en 2021 « font figure d’épilogue » d’un combat engagé depuis 2017 par plusieurs ONG américaines contre NSO, des ONG dont les dirigeants ont par ailleurs pu passer par les agences gouvernementales américaines et les cabinets d’avocats.
 
Avec « des rédactions réduites au rôle de diffuseurs », les cabinets d’influence « sont surs d’inonder tous les médias » en alimentant « un seul canal », dénonce Alain Jourdan : elles n’ont même plus à « entretenir un réseau de contacts dans chaque rédaction ».

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