L’IA n’est pas près de remplacer les journalistes. C’est en tous cas la conclusion d’un débat organisé le 15 octobre 2025 par l’agence de presse Mind Media avec des responsables de l’AFP, de Ouest France et du groupe Humanoid qui s’accordent sur l’objectif de « faire de l'IA un bon assistant et pas un mauvais remplaçant ».
« On sait, pour la tester régulièrement, que l'IA n'a pas la maturité nécessaire pour faire le travail d'un journaliste de l'AFP », souligne Edouard Guihaire, adjoint au rédacteur en chef technique de l’agence de presse. Non seulement « ce n'est pas l'IA qui va tisser un réseau de sources », mais elle n’est même pas capable selon lui de faire des résumés « vraiment pertinents » ou de bons titres, ni « d'avoir ce flair, ce regard éditorial sur l'actualité ».
Elle peut cependant faciliter la collecte d'informations, l’accélérer, et permettre d'aller plus vite dans la diffusion. « Une agence de presse » rappelle Edouard Gulihaire, ça travaille en temps réel, ça envoie des breaking news tout le temps » « on ne peut pas attendre cinq minutes, donc les tuyaux sont très importants ».
Pour David Dieudonné, chef de projet IA chez Ouest France, l’IA est notamment « une opportunité éditoriale » qui permet aux journalistes de réduire le temps passé à des tâches rébarbatives, comme la transcription d'interviews, et leur permet de passer plus de temps sur le terrain au contact de leurs sources, au contact de leurs lecteurs ». L’intelligence artificielle permet également selon lui de « repérer des signaux faibles dans une actualité hyperlocale très dense et dans une donnée hyperlocale très touffue », et contribue enfin « à l'efficacité économique, par la création de formats qui « accroissent l'audience ou accroissent la capacité de générer de l'abonnement ».
Julien Cadot, COO du groupe Humanoid, filiale du groupe Ebra qui édite les sites Frandroid, Numerama et Madmoizelle, met en garde contre l’ « erreur de base » consistant à « forcer l'IA » dans les projets. C’est pourquoi, après qu’Humanoid a été le premier média français à signer un accord avec la société d’IA Perplexity (avant que Le Monde et Le Figaro ne lui emboitent le pas), il a fallu « aller chercher le besoin » chez toutes les équipes, les journalistes, mais aussi les commerciaux, les développeurs, pour leur demander « si l'IA pouvait résoudre certains de leurs problèmes ». Cela a débouché sur une dizaine d’outils qui répondent chacun à un besoin très précis, avec un taux de satisfaction « énorme » : Perplexity est aujourd’hui « l'outil le plus utilisé par tout le monde » chez Humanoid, « derrière le back-office et « l’outil d'analytics » souligne Julien Cadot.
LA TRANSCRIPTION, UN OUTIL « INCROYABLE »
Pour Edouard Guilhaire, « l’un des usages clés, de l’IA, c'est la transcription, la retranscription d'interviews, de reportages, de sons en texte ». Il souligne que la transcription manuelle d’un discours de Trump ou de Macron, à sortir en breaking news représente « une charge mentale considérable » et « une prise de risque ». D’autre part quand un rédacteur passe une semaine en reportage et revient avec 10 heures, 15 heures d'interview, à dérusher, la transcription traditionnelle représente également un vrai défi. Or pour ces deux cas d’usage les outils d’IA donnent des résultats « incroyables » . «Les journalistes me croisent en me disant, ça change ma vie », témoigne Edouard Guilhaire. L’AFP emploie des outils commerciaux payants comme Trint ou Otter mais aussi une plateforme maison baptisée Octopus , au sein de laquelle la solution AFP Scribe gère la transcription « en live ».
David Dieudonné souligne l’importance de la protection des données : « quand un journaliste utilise un outil de transcription pour transcrire une interview avec une source, il est fondamental que ce soit sur un outil où l'hébergement des données se fait ensuite dans une zone sécurisée et particulièrement dans une zone où s'applique le droit européen et le RGPD, pour que ce contenu ne soit pas mobilisable par d'autres juridictions ». Alors que Ouest France dispose d’une plateforme interne sécurisée capable de garantir le secret des sources dans la transcription, le chef de projet IA met en garde contre le risque de « shadow IA » c’est-à-dire d’usage d’outils d’IA par les journalistes sans l’accord de leur direction et sans supervision de leur service informatique.
TITRES : « ALLER PLUS LOIN » GRÂCE A L’IA
L’élaboration des titres avec l’aide de l’IA livre un bon exemple de « brainstorming ». David Dieudonné souligne que la proposition qui est faite par le modèle d’IA pour un titre alternatif, « incite l'humain, le journaliste, à aller encore un cran au-dessus, permet de surmonter l’angoisse de la feuille blanche, et d'aller un peu plus loin dans l'itération », « ce qui est un bien éditorialement ». Il donne l’exemple, propre à Ouest France, des titres d'affichettes placés devant les bureaux de presse pour inciter à acheter le journal.
La problématique est la même chez Humanoid, selon Julien Cadot, car pour chaque titre « il y a trois ou quatre manières de le reformuler ». « Il y a le titre qui est sur notre site, il y a celui qui est sur Google, celui qu'on envoie aux réseaux sociaux, celui qu'on pense pour Google Discover, celui qu'on va envoyer sur des réseaux sociaux de niche comme BlueSky ou Threads, et parfois celui qu'on envoie à nos community managers pour qu'ils refassent l'info sur nos autres réseaux, comme Instagram ou Facebook ». Pour avoir un titre de base donné par un journaliste et des déclinaisons selon le canal de diffusion, un prompt « fait le premier travail de réflexion et de sortie d'idées ».
ACCROÎTRE L’ENGAGEMENT GRÂCE A L’IA
David Dieudonné ajoute que Ouest France a par ailleurs lancé deux innovations grâce à l’IA avec un objectif d'accroissement de l'engagement, à savoir la transformation automatique d'articles en quiz et un chatbot autour de la course automobile des 24 heures du Mans.
Le prototype qui transforme les articles en quiz permet une augmentation du trafic sur ces contenus, car « les gens sont très attirés par l'accès à l'info d'une façon un peu ludique » : d’autre part « comme il faut être logué pour accéder à ces quiz, c'est aussi une façon d'acquérir les leads, pour permettre ensuite de générer de l'abonnement ».
Le lancement de l’agent conversationnel sur les 24 heures du Mans a été riche d'enseignements : « Si l'usage s'impose à travers les grandes plateformes d'IA, et que désormais les gens ne cherchent plus des infos mais cherchent des réponses à des questions, alors autant que ça soit sur nos plateformes plutôt que sur les leurs, ce qui nous permet de garder une relation directe avec notre audience ».
Pour rendre disponible ses articles via le chatbot, au lieu de répondre à la question de l’utilisateur en citant une source, Ouest France a pris le parti de mettre en avant la production des journalistes. « Nous avons eu un taux de rebond sur le site supérieur à ce que l'on aurait pu attendre », souligne David Dieudonné. « Ce faisant, on apprend aussi de l'intérieur quelles seront les nouvelles règles du référencement sur ces moteurs d'IA ».



